jeudi 7 janvier 2016

Des filles-courges et des chats


L'an dernier, mes deux mangas préférés ont étés Le journal des chats de Junji Ito et Mirages d’été de Kazu Yuzuki. Les chats et les jeunes filles, soient les deux marottes des Japonais. 


Le thème majeur de Junji Ito est l’obsession : comment Tomié, la jeune fille fantôme s’introduit dans les familles et les couples, fini assassinée, découpée en morceau et renait perpétuellement. Tomié est "illimitée" comme Sadako dans la série Ring qui projette d’envahir le monde par un processus dérégulé de copies. Dans le Journal des chats, il explore un autre type d’obsession ne relevant pas du fantastique ou de l’horreur mais pas moins inquiétant : le rapport à l’animal domestique, ici le chat, sujet presque jamais abordé dans la littérature. Le journal est celui de Junji Ito lui-même, décrivant la place grandissante dans la vie de son couple de Yon et Mû, deux chats adoptés par sa femme. Lui qui à l’origine préfère les chiens (tiens, comme moi) se laisse subjuguer par les félins  jusqu’à entrer dans une compétition larvée avec son épouse pour monopoliser leur affection. 

Autre moment fascinant : la visite chez les beaux-parents hébergeant un chat qu’Ito ne voit jamais mais qu’il sent parfois passer à toute vitesse contre ses mollets.  Quant à la manie de Junji Ito de dessiner sa femme avec les yeux blancs, j’y vois une sournoise et jalouse façon de se venger de la préférence de Yon et Mû.
(sur le site de l’éditeur Delcourt : ici)

La couverture de Mirage d’été est une reprise de la célèbre peinture préraphaélite d’Ophélie par Millais, mais la lycéenne en uniforme flotte au milieu des nénufars et des libellules. 

Les personnages de Yuzuki m’ont rappelé ces filles que je vois à Tokyo, surtout dans le métro où elles s’endorment comme si elles passaient leur jeunesse dans une longue sieste d’été. 

C’est le talent de Yuzuki de parvenir  à exprimer les sensations intimes à l’adolescence. Car son trait est justement imprécis, idéal pour signifier un état où les adolescentes sont plus proches du bois des planchers où elles s’allongent, des courges en lesquelles elles se transforment parfois, de la pluie ou de l’océan. Surtout de cette végétation tropicale à la Douanier Rousseau, lourde, omniprésente, jusqu'à s'introduire dans les maisons.
L’été est leur saison, assommante, où l'on baigne dans une chaleur palpable gorgée d’humidité. C’est aussi une saison fascinante et tragique, pleine de mystère et de fantômes. Pour les adolescentes c’est le moment où le corps, qui ne peut plus supporter aucun vêtement, est le plus proche du monde extérieur et en cela le plus vulnérable. 


Le récit le plus troublant se nomme L’Age d’or, où un jour de pluie une jeune fille, voit la bibliothèque de son lycée envahie par des enfants diaboliques qu’on croirait sortis d’une peinture d’Henry Darger. Sorte de yokaïs pornographiques, ils prennent la bibliothèque comme un théâtre  d’orgie et de vandalisme, pissent sur les livres et noient presque l’héroïne dans une mare aux nénufars. Lorsque la pluie s’arrête, ils disparaissent comme s’ils n’étaient que la fantaisie violente d’une jeune fille, un après-midi d’été dans une bibliothèque sombre.
(Le site de l’éditeur Le Lézard Noir ici)


Nagisa Oshima et Dominique Aury nous parlent de L’Empire des sens


Entretien avec Nagisa Oshima

Vous avez envisagé d'intituler au Japon votre film "Corrida d'amour". II s'agit donc, dans votre esprit, d'une mise à mort ?

 - Depuis longtemps j'avais à l'esprit un projet inspiré par la célèbre Sada. Anatole Dauman, producteur que j'admire le plus au monde, m'a un jour suggéré ce titre qui a été déterminant pour la réalisation du film.

Quels rapports établissez-vous entre la passion physique, la jouissance
 née du plaisir sexuel et la mort ?

- Un lien indissoluble. Dans l'extase de l'amour, ne s'écrie-t'on pas : "je meurs "?

Avez-vous songé à Georges Bataille, à Antonin Artaud ou à Sade, qu'évoque inévitablement le nom de Sada ?

- Je suis trop paresseux pour les avoir relus avant d'écrire mon scénario.

- L'action du film se donne comme un acte d'amour ininterrompu; seuls les lieux de son accomplissement changent selon un itinéraire qui interdit la moindre halte aux deux amants. On découvre ainsi 20 décors différents, 20 chambres d'amour, lieux clôturés comme une arène et consacrés à un rite mortel. Etes-vous, avec nous, convaincus de l'unicité de votre démarche ? 

- Comme vous le relevez avec tant de pertinence, j'ai voulu que gestes et paroles résultent d'un seul discours : le discours sexuel. S'il en était autrement, je tiendrais mon film pour un échec. L'espace choisi est bien celui de l'Amour et de la Mort et, pour moi, recouvre le Japon tout entier.

- Vous nous interdisez, semble-t-il, de regarder Sada comme une meurtrière L’homme, sa victime, accepte et suscite même son propre anéantissement. Dépassant l'anecdote vous semblez célébrer l'Amour Fou comme une religion de l'Absolu.

- Associé à Sada, le mot de meurtrière me choque comme il étonnerait tout Japonais. Si, au départ, Sada et Kichizo semblent n'être que des liber- tins, ils s'acheminent néanmoins vers une forme de sanctification, et j'espère que tout le monde le comprendra.

- Le Petit Garçon et La Pendaison se référaient à des faits divers très récents; L'Empire des Sens, lui, tire son origine d'un événement survenu il y a 40 ans. Quelle est pour vous son actualité ?

-   Les faits ne perdent rien de leur actualité tant qu'ils éveillent en nous un écho et cela, même s'ils appartiennent à un autre siècle.

- Certains vous reprocheront malgré tout d'avoir renoncé à vos préoccupations sociales et politiques.

- N'est-ce pas extrêmement significatif que de manifester son indifférence
 à la politique ?

- Que subsiste-t' il du thème majeur de vos précédents films : rêve  d'enfance - réalité japonaise ? Peut-on le retrouver dans les relations  œdipiennes qui unissent ces presque-orphelins Sada et Kichizo à des  partenaires sexuels plus âgés qu'eux ?

 - Je n'entends pas récuser cette forme d'approche psychanalytique, que vous  êtes libre de pratiquer à l'usage de mon film. Je vous en laisse la  responsabilité. Je dirais pour ma part : sait-on que faire de sa vie  quand on est jeune ? Plus tard, on finit par l'entrevoir, et c'est justement le cas de mes personnages qui affirment leurs désirs, s'opposant  ainsi à la Société.

 - Quelles sont pour vous les scènes-clés du film ? 

- Que chaque spectateur réponde à ma place.

- Pour éviter tout malentendu, pouvez-vous nous préciser l'acceptation des  termes "geisha" et "prostituée" dans le Japon de 1936 et celui d'aujourd'hui ?

 - Le mot "geisha" implique des catégories professionnelles très différentes.  Il signifie "vendre son art" mais, au bas de l'échelle sociale, il veut  dire "vendre son corps". A ce propos, permettez-moi un petit discours.  Selon des notions spécifiques à notre pays, le monde de la sensualité  est loin de compromettre la valeur humaine. Cette notion de "koshokou"  qui fait intervenir le "savoir apprécier" et le "savoir aimer", ne fut  jamais négligée. En d'autres temps, ce fut même la condition pour être  un gentleman. Au Xème siècle le "roman de Ghenji" fonde la Société  aristocratique au Japon et, pour la 1ère fois à travers elle, une culture  sexuelle prétend au "savoir aimer". La polygamie et la polyandrie  règnent en maîtresses dans cette classe aristocratique. Ce raffinement  des mœurs érotiques prendra fin pendant l'ère brutale des "Samouraïs"  mais il ressurgira pendant l'époque "Edo", soit du 17ème au 19ème siècle.  Bien sûr, une telle culture était le privilège des classes dominantes,  qui la mettaient en pratique dans des maisons de plaisir. Maisons "qui  n'étaient pas vouées à la honte - absolument pas -. La monogamie s'impose  à l'époque "Meiji" favorisant la modernisation économique du pays d'après  un modèle importé. La belle tradition du "savoir aimer" se fane et meurt  à la veille de la deuxième guerre mondiale. Sada et Kichiso, mes personnages, sont les survivants d'une tradition sexuelle qui a vécu et qui,  pour moi, est admirablement japonaise.

 - La fin du film rappelle que 4 jours après son crime Sada a été retrouvée  resplendissante de bonheur et tenant à la main les attributs de son  amant. D'où vient cette information ?

 - Toutes les enquêtes policières en témoignent et m'ont inspirées la  séquence finale sans laquelle mon film se révélerait faux de bout en  bout.

 - Vos dialogues sont brefs... en pointillé. Sans démontrer, vous contraignez à voir, à sentir, à penser. Pour chaque spectateur le film en  devient d'autant plus personnel, plus intime.

 - J'ai préféré user de dialogues toujours brefs dont les sous-titres  français reflètent d'ailleurs bien la concision, et puis l'acte d'amour  n'a pas besoin de mots.

 - L'Amour fou semble trouver un accomplissement dans la castration  finale et sans doute ne convient-il pas d'invoquer ici la notion de  pêche au sens chrétien ?

 - Ah!... certes. Et je souhaite que Kichizo n'évoque pas pour vous  l'image de l'Homme Crucifié. 

- Qui trouve-t-on dans votre famille spirituelle ? 

-Tous ceux qui ont voulu ou veulent transformer la Société et tous  ceux qui ont voulu et veulent se transformer eux-mêmes. Mais, à  choisir entre les gens célèbres et ceux qui ne le sont pas, j'aime  mieux la compagnie de ces derniers.

 - L'esthétique "Oshima" fait bien sûr appel à l'utilisation du décor,  des costumes, de la musique et vous êtes toujours secondé par le  même décorateur.

 - Au début je me tenais pour quelqu'un qui souhaitait détruire toutes  les esthétiques et cependant, de film en film je découvre une  esthétique qui m'est propre, cela surtout après ma rencontre avec  l'éminent décorateur qui se nomme Jusho Toda. Si je devais m'en  expliquer, il y aurait échange entre une forme d'ascèse et un sentiment  ineffablement épicurien. Et si je devais me résumer en un plan, on  verrait une flamme sur un fond noir ou très sombre. De cette manière  l'Empire des Sens manifeste délibérément la limite où me conduit cette  esthétique.

 - En effet - et ce ne peut être que délibérément - vous vous enfermez  pour la première fois dans une action physique et même sexuelle,  n'ignorant aucun des malentendus qui pourraient en résulter.

 - II est vrai je me suis senti totalement libre en réalisant ce film  exactement comme je l'ai voulu.

 - Sada est, au Japon, une figure populaire. Que représente-t-elle et  pourquoi lui dédiez-vous un film?

- Le nom de Sada est si populaire au Japon qu'il suffit de le prononcer  pour mettre en cause les plus graves tabous sexuels. Il est tout naturel  qu'un artiste japonais aime dédier son œuvre à cette femme merveilleuse.  Grâce à la magnifique collaboration des acteurs et aux moyens fournis  par les producteurs, je ne crois pas avoir trahi son image.

 - Obéissez-vous à un axiome, à un dicton ?

 - Je rêve depuis toujours de confondre rêve et réalité.

 - Quel est le sujet de votre prochain film ?
 - Demandez le à Monsieur Anatole Dauman. 



L’Empire des sens par Dominique Aury (Pauline Réage)



On se dit d'abord que Juliette, la fascinante Juliette de Sade, qui exige le plaisir, ordonne les orgies, et tue ses amants, a fait sa réapparition a l'autre bout du monde, dans le Japon des geishas et des cerisiers en fleurs, mais on se trompe. Sada, la petite prostituée, et le silencieux Kichizo, souriant jusque dans la mort, sont les héros éperdus d'une autre histoire, immémoriale et terrible, une histoire d'amour fou, où le désir d'amour et le désir de mort sont le même désir, le même plaisir.
Les poètes des religions antiques que deux millénaires chrétiens ont fait oublier assuraient que les dieux avaient caché aux mortels le suprême bonheur de la vie : c'était le bonheur de la mort. Ce qu'on cache n'est jamais tout à fait caché. La folie des sens a mis les hommes sur la voie, et la chose du monde la mieux partagée n'est pas le bon sens, qui refuse la mort, mais l'amour fou, qui l'accepte et quelquefois la réclame.
Le langage populaire parle de la petite mort, où s'abîment les amants. Toutes les images du total plaisir sont de dévastation et de mort : brûlé, noyé, anéanti. Quelle fille n'a dit un jour à son amant : je voudrais mourir dans tes bras ? Quel amoureux n'a supplié : fais de moi ce que tu voudras ? Oui, même les amants les plus ordinaires, il leur arrive d'être un instant traversés par cet appel tragique de sentir le piège les saisir. Ils échappent. Sada et Kichizo n'ont pas échappé.
Victimes éblouies et cent fois consentantes, ce sont des victimes exemplaires, qui s'abandonnent avec délice à leur perte. On parle ici d'amour physique, on parle de plaisir. Ces termes sont bien légers pour désigner - sans jamais l'expliquer - le mystère atroce et fascinant par quoi les corps soumettent les âmes, les enivrent et les détruisent. En contemplant la douce Sada meurtrière, qui serre dans sa petite main, comme un trophée, comme une relique, le sexe tranché de son amant. On songe aux ménades qui ont mis en pièces Orphée. Elles descendaient en hurlant à travers les bois et les prés les montagnes de Thessalie, et les bergers épouvantés fuyaient. Sada pendant trois jours erra dans Tokyo, voilà quarante ans passés, n'a jamais crié et tout autant que les ménades, est devenue célèbre. Son double aujourd'hui bouge sur l'écran, et l'on ne peut cesser de le regarder. Tout cela passe le sens, et fait frémir.
Peut-être sent-on renaître l'effroi que dans les vieux mythes ont laissé les religions féminines, où l'amour et la mort étaient au seul pouvoir des femmes. Le corps et l'âme tremblent au spectacle de l'amour dans la mort désirée et reçue. Mais justement, l'horreur sacrée, la voilà.

(Dossier de presse de L’Empire des sens, 1976) 


20 mai 1936. Abe Sada le jour de son arrestation, un sourire éclatant sur le visage 





Rappelons qu'il s'agissait d'un acte consenti par les deux amants, ce qui explique qu'Abe sada ne fut condamnée qu'à 6 ans de prison et vécu libre jusqu'en 1970, date présumée de sa mort.


La Véritable Abe Sada, filmée
Quelques minutes documentaires font de Déviances et passions (Meiji Taisho Showa Ryoki Onna Hanzaishi, 1969) de Teruo Ishii (second volume du DVD « femmes criminelles ») l’un des films les plus troublants du cinéma japonais.
Teruo Yoshida, figure habituelle des films d’Ishii, rencontre sur un pont une vieille dame qui lui raconte son histoire. Elle n'est autre qu'Abe Sada, dont plus tard Noburo Tanaka (La Véritable histoire d'Abe Sada) et bien sûr Oshima (L'Empire des sens) retraceront le destin.

Alors que nous n'avions d'elle que l’image d’une jeune femme errant dans le Japon des années 30, elle est là dans le Tokyo de la fin des années 60, sur un pont, au milieu des buildings et des voitures.







Abe Sada et le danseur Tatsumi Hijikata