mardi 6 septembre 2016

Dans la ville rouge

Faute de déchiffrer les caractères des enseignes de Kabukicho, on développe d’autres facultés. Faire défiler dans sa mémoire des dizaines de façades de clubs érotiques est sans doute un talent inutile mais cela reste un talent. ll y a le club des infirmières, le club des écolières, le club des guerrières, les innombrables Hosts clubs avec sur leurs façades des visages d’éphèbes aux yeux de biches, le Robot restaurant à la musique entêtante et aux automates de femmes gigantesques, et il y a maintenant le Toho Cinéma avec son magnifique Godzilla grandeur nature escaladant la façade. Je suppose que se retrouver « in front of Godzilla » est désormais aussi courant que donner rendez-vous devant Hachiko ou Studio Alta. Plusieurs fois j’ai traversé Kabukicho avec en bande-son Kabukicho no Joou (la princesse de Kabukicho) de Shiina Ringo, troqué cette année pour Shinjuku mon amour d’Urbangarde, déclaration d’amour extatique au quartier.
Cette année, pour la première fois, j’habitais au cœur de Kabukicho, à quelques minutes de Golden Gai. Ce qui m’apparaissait était le Kabukicho matinal, quotidien. A huit heure du matin, les néons sont éteints depuis longtemps et les rabatteurs sénégalais sont rentrés chez eux mais il y a encore des jeunes traines savates ivres qui titubent dans les rues ou boivent une soupe devant une minuscule échoppe, encore des filles en robes collantes et perruques oranges qui sortent des clubs, et des jeunes yakuzas transportant sans doute la recette à leur oyabun dans de petites serviettes en cuir noir. Le matin, alors que les camionnettes et les scooters approvisionnent les conbinis et les bars, il flotte comme une atmosphère de ville portuaire, avec ses bâches bleues, ses vieux japonais tannés, en maillot de corps, un mouchoir noué sur la tête, transportant les tonneaux de bières. Et comme une ville portuaire, Kabukicho est pâle et vieillie au petit matin, attendant la nuit pour retrouver son maquillage écarlate de néons.